07/05/11

La vie entre deux plaies

Que croire : la sérénade révolutionnaire qui veut enfler l’Etat comme aux plus sombres heures du soviétisme ou l’antienne libérale dont la confiance dans les marchés frise avec l’aberration de la génération spontanée. La rapide étude des comportements des financiers, traders et autres boursicoteurs permet de saisir le poids d’un panurgisme délétère, et les vagues d’un irrépressible grégarisme. La simple rumeur dépréciative sur une société peut, par l’effet domino, occasionner une baisse notable du cours en bourse lequel impliquera, parfois sans fondement tangible, une atteinte à l’emploi réel.

31/12/07

Janvier/Février

Lundi 1er janvier
Au chaud dans notre nid lyonnais, un tendre et joyeux passage du six au sept, en se souhaitant une heureuse conception pour cette année. Quelques mets goûteux (apéritif varié arrosé d’une blanquette de Limoux avec crème à la fraise et aux fraises des bois ; foie gras d’oie artisanal ramené de Corrèze accompagné d’un Sauterne 2004 ; boudins blancs aux morilles avec son fagot lardé de haricots verts soulignés par un Cahors 2004 ; bûche glacée aux chocolats), une émission distractive, quelques cadeaux (restes du Noël Saint-Crépin non fêté) : de la pure symbiose avec ma BB.
Après avoir fait paraître sur mon blog LD pamphlétaire et sur le site Points communs.com les passages écrits les 24 et 26 décembre sur ma feue grand-mère, des courriels d’hommage à la
qualité sensible de mon texte. Pas une fausse note dans ces réactions de personnes inconnues mais touchées par mon témoignage d’amour. Ne devrais-je pas verser dans l’écriture sensible, celle dans laquelle peut s’identifier le lecteur du hasard, plutôt que de rester chevillé à la plume incendiaire… Même si l’évolution de ma tonalité littéraire m’a fait passer du pamphlétaire au réfractaire, l’essentiel reste constitué d’attaques tous azimuts.
Reçu hier un mail de S. (qui signe Hermione, le prénom que je lui attribue dans la version publiée de mon Journal) suite à un mailing par courriel à tous mes contacts pour les prévenir de l’ouverture d’une nouvelle adresse e-mail, l’ancienne servant comme moyen d’identification lors des référencements de mes blogs sur des moteurs de recherche et étant polluée, de ce fait, par d’innombrables spams indésirables.
Courriel étonnant de Hermione donc : un ton recherché d’une femme qui se veut en retrait du monde, désespérée par les ruptures familiales cumulées, mais commençant à vivre à l’aune de ses rêves d’enfant dans une magnifique propriété située dans le Lot. Son exécration de la Somme, et de Chaulnes en particulier, s’explique par les époques sombres qu’elles incarnent. A la fin, elle rend hommage au garçon (tel un frère) qui a partagé quelques années de son enfance. Nos retrouvailles, si elles ont lieu un jour, concentreront toute l’émotion cumulée de cette complicité enfantine perdue à jamais, en route déjà vers les désabusements nostalgiques.

Je garde ce surprenant courriel comme une trace de cette chère Hermione, artiste talentueuse et incarnation des moments féeriques d’une tranche de mon enfance.
Dans l’actualité de la fin 2006 : la mort d’un James Brown à bout de souffle et l’exécution à la va-vite de Saddam Hussein qui acquiert ainsi, pour une bonne partie du monde arabo-musulman, le statut de martyr. Encore une erreur fondamentale dans la gestion du chaos irakien…

Jeudi 4 janvier
Une bien maussade humeur, sans explication rationnelle. Aucune envie d’échanges, de conversations, de dialogues. Il me faut une quarantaine volontaire.
Passage des parents B, de la sœur et de la marraine de BB pour le dîner : nulle envie de prendre part à la convivialité. Peut-être la résultante d’une surabondance d’instants collectifs. Besoin vital de retrait.

Dimanche 7 janvier, 23h20
Quelques heures de sommeil avant une rentrée sans temps mort. Les moments de recueillement et de délassement doivent être délaissés.
Vu ce soir la magistrale et dramatique interprétation de Harpagon par le tonitruant Serrault. L’acariâtre personnage, par cette incarnation, appelle un peu plus encore l’antipathie. De Funès l’avait allégé d’une nervosité comique, Serrault l’assombrit de tous les vices médiocres. Les déambulations des personnages dans cette austère, mais labyrinthique demeure, insuffle une vitalité à cette version où chaque virgule du texte semble avoir été respectée.
Avant extinction, quelques lignes du défenseur de feu Revel, Pierre Boncenne, qui démontre aisément la pesanteur ou la volonté méprisable d’une bonne part de cette prétendue élite intellectuelle qui a tout fait pour ignorer, minimiser ou déformer l’œuvre majeure de ce journaliste-penseur, de cet essayiste hors pair. Vive Revel !

Jeudi 11 janvier
Le rythme des semaines pro reprend sa pleine place, après cette parenthèse émotionnelle. Les aspirants lieutenant ont fait leur entrée en formation, l’équipe des intervenants occupe la brèche, et je me fonds dans ce rôle de modeste formateur de centre privé. Par fainéantise sociale, j’ai hypothéqué tout plan de carrière. La dérisoire rémunération versée, l’absence d’évolution possible dans cette micro structure, le bien-être global des conditions de travail, tout cela forme une niche dont j’aurai du mal à m’extraire par ma volonté.
Hommage à Samuel Etienne et à sa troupe de bretteurs renouvelée chaque soir pour s’indigner sur l’actualité. Le N’ayons pas peur des mots surnage parmi les quelques très rares émissions télévisées auxquelles je me suis fidélisé. Entre invectives et raisonnements, la variété des profils assure à l’émission un souffle vivifiant.

Alors laissons-nous porter par les indignations de l’olympien Tesson, tirons à coup de sondages aiguisés par Jean-Marc Lech, récoltons les fines analyses de Bénamou, accrochons la barytonne bourrasque vocale de maître Spiner ( ?), noyons-nous dans la radicalité aux yeux clairs de Clémentine Autin, achevons les adversaires avec le doublé dirigeant de Marianne chez Charlie, voguons de métier en métier pour déterminer qui argumentera davantage du publicitaire à l’auteur, du politique à l’avocat…

Samedi 13 janvier, 0h30
De retour d’un agréable dîner chez Aline et Pedro. Leur petite a bien poussé et grossi, mais la maman semble se lasser de cette quotidienneté à pouponner. Pas d’insurmontables problèmes, mais de petites tensions à gérer. Sa volonté, dès que possible, est de retrouver une situation professionnelle qui corresponde à ses recherches. Pedro semble prendre avec philosophie les quelques difficultés d’acclimatation de son épouse. Pour le reste, toujours de l’harmonie.
9h30. Pas toujours contempteur des profils de jeunes gens à former. Dans le groupe des SPP1 de cette année, une dizaine
d’éléments à la mentalité joyeuse, mais studieuse, emmenée par la pétaradante Marie-Lyne B., issue de Nouvelle-Calédonie, qui me témoigne un gratifiant intérêt pour mes interventions. Cette semaine, au début d’un des cours, un petit hippopotame en peluche m’attend sur la table avec un gentil petit mot de la part des SPP1, en réalité de cette Marie-Lyne et de ce noyau complice. Très touché par la démarche.

La vase ou le mur
Au-delà d’un penchant naturel, mon métier nécessite le suivi attentif de l’actualité. La petite musique préélectorale française, où se multiplient les notes discordantes, semble rassurer sur la santé démocratique de notre pays, pour les partisans de ce système.

Ce qui navre, c’est l’absence sidérante du thème européen. Depuis le rejet grotesque du projet de traité constitutionnel, la démonstration de l’immaturité du prétendu « camp du Non » s’est ébrouée d’indigne façon : aucune union constructive n’a été accouchée de leurs gesticulations en fanfare, aucun interlocuteur crédible n’a pu porter leurs protestations scandées comme une première marche fondatrice d’une nouvelle Europe : rien, nada, nib !
Malheureusement, tout ce que j’avais écrit au moment de la campagne référendaire, dénonçant l’illusoire union en cas de triomphe du Non, a pris corps dans la trajectoire de ces Fabius, Buffet, Besancenot, Laguiller… sans parler de la part qui revenait aux Le Pen, de Villiers, Dupont-Aignan et qui, d’entrée, ne pouvait être associée à l’élan salvateur claironné.
De quoi se compose-t-il aujourd’hui ce fumeux mouvement ? D’une bande de falots drilles incapables de s’accorder sur une personnalité unitaire aux élections présidentielles, condition minimale pour peser, un tant soit peu, aux législatives. Pitoyable résultat à l’image des arguments malhonnêtes enfournés dans l’esprit d’une majorité de citoyens. Amer ? Oui, je le suis d’avoir trop eu raison ! L’opportunisme en couches de ces nauséeux carriéristes a sali et embourbé la construction européenne.
A vingt-sept, engoncée dans des règles institutionnelles trop étriquées, l’UE va hoqueter pour tenter de faire bouger cette
ingérable mosaïque. L’erreur première est d’avoir voulu mettre la charrue avant les bœufs : faire entrer douze nouveaux membres avant d’avoir instauré un cadre constitutionnel viable… un non-sens à la portée du premier candide en stratégie politique débarqué. Sans doute, les concepteurs de cette marche à suivre n’avaient-ils pas appréhendé la funeste inspiration de notre Président, puis des Pays-Bas, de consulter le peuple sur cette complexe question.
La France, initiatrice du projet par la voix de Giscard d’Estaing, a fait son caprice, mécontente d’une situation qui lui a garanti plus
d’un demi siècle de paix et de développement socioéconomique. Aujourd’hui, aucun candidat à la présidentielle qui soutenait le Oui au traité (curieux, c’est parmi eux qu’on trouve ceux qui ont une chance d’être élu…) n’ose dire que le choix français a été une foncière erreur, que la majorité du peuple s’est fait berner par des agitateurs démagogiques, que la réalité des manettes pour gérer le pays se trouve à Bruxelles et non à Paris, que sans l’UE nous serions encore plus marginalisés sur la scène internationale… La construction européenne a disparu des discours médiatisés.
L’ère démocratique continue donc à nous gratifier des tours d’illusionnistes aspirant au pouvoir : promesses avec des caisses vides, belles lois sans décret d’application, politique étrangère hypocrite à l’égard des superpuissances émergentes faute de poids de l’Europe politique, tours de manège gratuits, destination la vase ou le mur. On végète dans nos illusions ou l’on s’écrase brusquement, à bout de souffle.
A moins que le providentiel revienne faire un tour dans nos contrées, à moins que l’électorat soit soudain saisi d’une lucidité constructive (encore faut-il que ce qui lui est présenté le lui permette). L’onirisme maintient en vie, à défaut d’enthousiasme.

Dimanche 21 janvier Par un courriel titré Clap dernière ! j’ai mis un terme aux récentes retrouvailles (à distance) avec Hermione qui, finalement, se complaît dans la singerie d’un autre personnage : l’atrabilaire Carabosse.
Après un premier échange touchant, réaction à mon texte sur ma feue grand-mère, dans lequel elle campait, avec quelque talent (et sans doute l’aide de son compagnon) ses conditions contrastées de vie, le ton a vite changé.
N’ayant pas admis mes propos dans La vase ou le mur, elle m’adresse une contre-argumentation pointant quelques signes d’attaques intuitu personae. Saisissant l’occasion d’établir une correspondance polémique, je souligne ce qui m’apparaît comme des points de faiblesse dans ses propos, mais en prenant garde (mon instinct ne m’y incitant d’ailleurs pas) de ne lancer aucune insulte à son égard. Hier, quelques jours plus tard pour peaufiner ses effets, je reçois un pseudo commentaire de ma réponse, mais vrai catalogue d’injures à mon endroit.
Ne me soumettant pas à sa première logorrhée, elle s’essaye à l’indigne charge, sous prétexte d’avoir décelé du condescendant dans mes propos. C’en est donc terminé aussi avec cet enfant de sang de Heïm. Hubert l’arriviste, Alice la déjantée et Hermione l’infâme : beau trio ! Aucune envie de perdre mon temps avec ce qui s’apparente à du sous-Heïm sans finesse. Qu’elle reste dans ses certitudes d’incomprise et ne vienne plus m’importuner. Six lignes de courriel pour l’évacuer, c’est bien assez.

Lundi 22 janvier
D’un hommage l’autre
Me restera en mémoire une vie enrichie par les combats d’une générosité renouvelée. En traversant le vingtième siècle, rien n’avait altéré son enthousiasme. Frêle silhouette à la fin de ce parcours, le mental persistait sans faille, jusqu’au bout de soi dans ses possibles. L’âge ne devait surtout pas avoir l’emprise de l’abandon de ses espérances, et sa croyance ne déviait jamais vers l’intolérance intégriste ou le conservatisme stérile.
L’approcher, c’était s’illuminer par ses grognes spontanées contre les injustices régnantes.
Cette capacité à affronter la douleur et les aléas d’un physique qui vous trahit, caractérisait son abord de l’existence.
Ce fond d’allant vers l’autre répondait, sans doute, à un besoin d’affection aux explications familiales. L’altruisme en mode de vie s’exhalait naturellement d’une dévotion spirituelle sincère. Moi, mécréant égaré s’il en est, j’en étais très touché. Etre entouré, pour rester en phase avec sa dignité de vie, d’action et restituer ainsi toute l’amplitude de sa bonté, voilà son humanisme premier.
Elle est morte à 94 ans, le 26 décembre 2006, c’était ma grand-mère ; il est mort à 94 ans, le 22 janvier 2007, c’était l’abbé Pierre.

Samedi 10 février, sans doute autour de minuit.
Soirée de retrouvailles chaleureuses chez maman et Jean, avec Jim et Aurélia, autour d’un Loto déjanté. Au sixième ou septième lot, le téléphone : Candy, la fille de Jean, est en larmes après des violences échangées avec son compagnon (le projet de séparation était décidé pour la fin de semaine prochaine). Suspension des festivités, Jean va la chercher à Paris. Malheurs cumulés pour nos fêtes : après un Noël endeuillé, une réunion de février entachée par cette violente fin sentimentale. La maman de Candy tutoyant la mort, nous avons d’abord cru à un décès traumatisant, mais prévisible. C’est finalement la sordide violence d’un couple à l’agonie qui aura rompu le charme insouciant de la soirée.
Découverte d’une facette insoupçonnée de l’adolescence de Jim :
aux pires moments, il s’est adonné au caillassage des trains et au vol en bande organisée, entre autres méfaits. Il reconnaît aujourd’hui l’extrême stupidité de ses agissements. Parti du domicile maternel alors qu’il n’avait que quatorze ans, je n’ai pas connu son interlope période, mais maman s’est alors laissé berner, lui faisant totalement confiance.
A méditer : l’existence des êtres que l’on connaît, que l’on côtoie, est toujours plus complexe que celle qu’on se figure. La tendance simplificatrice…

Dimanche 11 février
Noël 2006 et anniversaire de maman en une soirée : nous avons encore été bien gâtés avec, notamment, un lecteur-enregistreur-graveur DVD de 160 gigas.
Le jour saint de notre-sainte-mère-Marie, hommage à son premier miracle, choisi par Ségolène Royal pour présenter ses choix politiques dans le fouillis des débats participatifs.

Un Vote, sinon Fin !
Sans doute, à 37 ans, voterais-je pour la première fois, en avril prochain, évoluant ainsi dans mon rapport au système démocratique. Toujours aussi circonspect dans mon approche d’un mode électif qui considère d’égale manière celui qui arrête son choix (quel qu’il soit) par une démarche réflexive et celui qui va tirer au sort le bulletin à glisser dans l’enveloppe, celui qui va mettre en perspective, comparer les programmes dans une connaissance minimale des institutions et le je m’en foutiste ignare tout juste bon à brailler ses desideratas, je me résous à jouer le jeu. Toujours aussi critique de règles qui n’accordent aucune place efficiente au vote blanc, je m’efforcerai de me rendre dans l’isoloir, même si mon choix n’entre pas dans les pourcentages retenus comme poids politiques.
A force de m’imprégner des atrocités commises dans d’autres
pays, des dérives autocratiques de régimes à façades démocratiques, des luttes sanguinaires entre d’un côté le détenteur du pouvoir et ses sbires, de l’autre les opposants gourmands de cette place, je relativise les défauts de notre régime et de ses actants, au point de me sentir comme un devoir de me rendre aux urnes.
Les coups bas des adversaires de cette campagne fleurent bon la lutte entre gens civilisés au regard des voies adoptées dans d’autres contrées. A force de focaliser son esprit contempteur dans les seules limites de l’hexagone politique, on omet de s’informer des pratiques alentour. Même nos partis extrêmes (de gauche et de droite) ont épousé les règles pacifiques du débat démocratique.
Cela mérite un petit hommage à la Cinquième république (que certains voudraient dénaturer), à quelques mois de son cinquantenaire : elle a contribué à la pacification (au sens physique) des échanges politiques et à une certaine stabilité des pouvoirs en place, sans empêcher l’alternance.
Ne dérivons pas non plus vers la naïveté en gros sabots du tout-va-bien-madame-la-marquise : la fibre de certains de nos compatriotes n’a pas plus de vertus consubstantielles que celles des barbares qui officient au Proche-Orient, en Afrique ou en Asie. Intensifions un chouia le nombre de laissés pour compte, attisons les antagonismes sous-jacents des communautés et le barbare réinvestira sans peine nos cieux.
La quête obsédante du pouvoir, pour certains, incline à défendre ce perfectible système démocratique. Ne pas laisser les gouvernants légalisés par les urnes se supposer légitimes pour une occupation pérenne, signe de tous les maux autocratiques. Les idéologies, même les plus généreuses dans les objectifs, ne résistent pas à la captation des manettes de direction.

Quoiqu’on puisse être sévère avec ces agitations alambiquées des contre-pouvoirs, des gueulantes syndicales dans l’aventure écourtée du CPE aux levées de boucliers de l’institution judiciaire après les rudoiements verbaux du juge Burgaud par le législatif, en passant par la confrontation des prétendants à l’Elysée : tout cela révèle, finalement, la limitation dans l’exercice du pouvoir.
Le sens moral de l’être humain ne compense pas, en général, son irrépressible, et parfois dévastateur, penchant à satisfaire ses envies, ses intérêts, ses ambitions. La démocratie, malgré son infecte tare, le clientélisme opportuniste, parvient à modérer ce qui, chez le politique, pourrait l’incliner à bien pire que la démagogie.

L’aspiration utopique au meilleur des systèmes de gouvernance fait rejeter ce mécanisme de l’élection qui confie à un peuple cumulant les défauts le soin de désigner le premier d’entre eux. La maturation évacue ce leurre d’une meilleure mécanique institutionnelle au profit d’un réalisme initial.

Mardi 13 février
De retour à Lugdunum, après deux denses journées de tourisme à Paris. Vagabondage sur les terres d’élection de mes études juridico-littéraires. En ces temps studieux, je ne songeais guère à profiter du quartier latin dans son débordement de vie estudiantine. De l’ancienne à la Sorbonne nouvelle, je consacrais le strict nécessaire à la prise du savoir délivré, sans prolongement humain. Sitôt achevées mes obligations en amphi ou en salle, je filais vers mes lieux de recherches éditoriales : bibliothèque nationale ou l’historique de Paris, au premier chef. Réfractaire toujours pressé, j’ai sans doute hypothéqué d’innombrables instants de complicité humaine d’où auraient peut-être émergé quelques contacts utiles pour une suite carriériste.
De ces promenades, la trace des années passées : une BN sans plus la bousculade à l’entrée de la cathédralesque salle de lecture. Vide de tout, êtres et bouquins en symbiose, depuis le transfert des fonds à la TGB Mitterrand. Quelques images surgissent dans cette ambiance feutrée : mon premier contact avec la resplendissante Shue (amie iranienne dont j’ai de moins en moins de nouvelles) en 1996, à la recherche de références pour son mémoire et que j’ai gourmandement aidée ; les joyeux échanges avec Nadette (perdue de vue) qui bûchait sur sa thèse dans la salle des manuscrits…
En rapide panorama : quelques pas en haut de l’Arc de triomphe pour laisser plonger son regard dans les dessins géométriques des impériales avenues, sur les terrasses paradisiaques ; descente au bras de ma belle des Champs Elysées pour se croire emportés par quelque bourrasque qui nous surdimensionnerait ;
autre descente, recueillie celle-la, dans les labyrinthiques couloirs de la crypte du Panthéon. Entre toutes les tombes, celle des Curies retient l’attention émue par les multiples petits mots dans toutes les langues déposés par les visiteurs…
Fin des réflexions sur le système démocratique : se laisser convaincre par le pis-aller des discours, jauger chacun sur la combinaison d’une audace porteuse d’espérance et de réalisme gestionnaire évitant les déconvenues récurrentes. Les adaptations du discours à l’estrade occupée, à l’auditoire courtisé.

Dimanche 18 février, 22h40
Fini la semaine de délassement : une reprise chargée avec une majorité d’interventions pour les Lieutenants.
Cette campagne électorale laisse planer une curieuse atmosphère. Les ratés de Ségolène Royal en bisbille avec la maison mère rue de Solférino et les pontes déchus lors des primaires ; l’emballement dispendieux de Nicolas Sarkozy rappelé au réalisme budgétaire par quelques membres de son équipe (Fillon suivra-t-il la voie de Besson ?) ; la tentative bayrounienne de s’imposer comme la seule alternance crédible avec sa tonalité révolutionnaire centriste ; l’enjolivement du discours lepéniste pour atteindre la respectabilité politique (merci à Marine et à l’essayiste… ami de Dieudonné !) ; l’agitation parsemée des partis à la gauche du PS qui démontrent, une fois de plus, leur incapacité à se rassembler pour peser : ce jeu d’ombres et de lumières fascine, inquiète, rassure, tour à tour. A suivre…

Vendredi 23 février
A l’ère de la précampagne…
« Songs from the Labyrinth » du créatif Sting, jusqu’ « Où vont les rêves » du swinguant Jonasz bercent mes trois osselets. L’air de la précampagne n’a pas les mêmes atours. Chacun s’essaye au meilleur numéro, alternant la bonne figure consensuelle dans les émissions politiques et les chants belliqueux sur les estrades des meetings enflammés.
Les faux-semblants ne se camouflent même plus. Nous annoncera-t-on le suicide physique, après le politique, d’Eric Besson écoeuré par la tambouille malodorante de l’équipe Royal ? Certes, on peut toujours élargir ses frontières pour se convaincre du moindre mal qui règne ici, mais cela ne doit pas nous incliner à la posture de la « carpe autruchée ». Savoir de Villepin rongeant son frein, apprendre que Jospin vient de digérer son chapeau, suivre les tribulations chiraquiennes et s’inquiéter de la tournure des extrêmes, de l’égorgeuse de patrons à l’empapaouteur du 11 septembre : le panorama s’impose à longueur d’antenne. Encore un coup à me faire bouler d’AgoraVox pour article insuffisamment argumenté !
Alors approfondissons : la parole politique, que vaut-elle ? Lorsqu’on affirme se retirer de la politique et que l'on rapplique sans crier gare, lorsqu’on clame porter son projet de CPE jusqu’au bout pour céder face à l'asphalte surchauffé,
lorsqu’on débarque avec mille et une propositions alors qu’on a été solidaire et partie prenante des gouvernements en place depuis une demi décennie, lorsqu’on se laisse tellement imprégner par la pratique participative qu’on en oublie sa propre cohérence : que peut bien valoir la capacité gestionnaire d’un prétendant à la gouvernance lorsque chacune de ses paroles, chacun de ses actes, doit intégrer la pression d’un électorat à séduire ?
Attendre les engagements écrits de chacun, comparer et se décider : n’est-ce pas l’illusion du citoyen qu’on berce ? Tout damner pour ne pas avoir à se fixer ?
Une ‘tite plongée en Irak fait très vite comprendre l’intérêt fondamental de ces ballets politiques, malgré la bonne couche des opportunismes ambiants.

Le néant argumentatif. La dernière trouvaille de l’ex député poujadiste, « nier la valeur historique du 11 septembre ». Cette pure provocation saura séduire le simplisme si confortable des destinataires bien ciblés. Ni plus, ni moins choquant que la ribambelle d’escrocs de la pensée qui se sont essayés à la négation de la présence matérielle d’un avion écrasé dans le Pentagone.
Depuis quand le critère de la gravité d’un acte et sa résonance historique se limitent-ils à un décompte macabre ?

Mars

Vendredi 2 mars
Quelqu’un de moins
A bientôt minuit, urgence de reprendre la plume, non pour achever ma plongée dans l’histoire calédonienne, mais pour un drame plus proche.
Dans une des pages de mon carnet de bord, un groupe de vingt cinq personnes, la session 2005-2006 de ceux qui souhaitaient préparer le concours SPP. Dans cet ensemble, quelques motivés au caractère intègre, loyal, quelques jean-foutre aux dérives plus ou moins nuisibles, une pincée de malfaisants à oublier au plus vite et une grosse fournée d’indifférenciés.
En m’approchant d’une des lignes, je me remémore sa discrétion tout en finesse, sa féminité réservée, ses rares mais pertinentes interventions orales… Je suis la ligne avec le gras du pouce et redécouvre l’évolution de son niveau : de correct au départ à l’excellence en fin de formation. D’un 13,5 le 4 octobre 2005, elle atteint le 17 quelques mois plus tard. Sa voie semble toute tracée : être « quelqu’un de bien », comme dit la chanson, dans un métier embrassé par passion.
Coup de massue émotionnel : j’apprends le déjà daté décès de la demoiselle, assassiné par son compagnon, pompier de son état. Information brute, sans détail, qui laisse orpheline ma ligne de bonnes notes et fait tournebouler en moi quelques images de l’attachante Armande que je croyais promise au plus doux des avenirs.
Révulsant !

Dimanche 4 mars
Suffrage sangsitaire en Nouvelle Calédonie
Jacques Chirac achève sa gouvernance par un tir groupé de
révisions constitutionnelles.
L’hommage à feu Mitterrand et à sa loi du 9 octobre 1981 présentée par l’éminent Robert Badinter : consensus bien normal chez les politiques alors que les tergiversations persistent dans la population. Sans doute, chez celle-ci, l’effet de défiance d’un système judiciaire qui, avec les remises de peine et les aménagements divers, désacralise, dénature voire contredit la sentence du jury populaire.
La mise sur la sellette, bien confortable tout de même, de la fonction présidentielle honore, tardivement, une promesse du candidat Chirac. Ce petit cran en plus d’impeachment à la sauce gauloise complexifie un peu plus la Ve République, parachevant notre sage civilisation des contre-pouvoirs. Là encore, rien à dire sauf pour quelques parlementaires grincheux. Fragiliser davantage ce poste fondamental desservirait le pays et ouvrirait l’ère des incertitudes institutionnelles.
La troisième intervention, la plus technique, la moins séduisante en terme de contenu, est, elle aussi, passée sans trop de résistance. Pourtant, à l’étudier d’un peu plus près, elle dérange par son parti pris du réalisme politique, quitte à sacrifier un des droits fondamentaux du citoyen. Quelque 7700 Français sont désormais partiellement privés de leurs droits civiques : 2009 et 2014 se décideront sans eux aux élections territoriales et provinciales de Nouvelle-Calédonie.
Le nom est lâché ! Cette collectivité sui generis confirme, une fois de plus, le genre très particulier de son régime.
Nous voilà replongé dans les soubresauts tragiques d’une histoire récente, elle-même fruit du colonialisme dont la nature intrinsèque a tant été débattue ces derniers mois.
Tel un sombre signe premier, la prise de possession par la France de la Nouvelle Calédonie en 1853, quatre-vingts ans après sa découverte par l’infatigable James Cook, se veut une sanction contre les indigènes. L’amiral Febvrier Despointes se charge ainsi de cette confiscation de territoire pour venger la tuerie, par les autochtones, des membres de l’Alcmène, navire français. En d’autres temps, notre puissance conquérante pouvait se laisser aller à quelques justifications plus ou moins pertinentes d’accaparements autoritaires. Dans le cas de cet archipel mélanésien, la mainmise s’animera de mortifères épisodes.
Les dérives coloniales, avec les figures de colons sûrs de leur légitime toute-puissance, suscitent deux vagues de révoltes canaques en 1878, l’une estivale, l’autre automnale. L’écrasement, sans mesure, par les autorités, pourrait rappeler, au siècle suivant, le déferlement barbare à Sétif, en Algérie, alors même que les troupes militaires et la population fêtent en métropole la libération de la France. Le général Duval chargé de la sale besogne (selon les historiens, de 6000 à 15000 Algériens exterminés en représailles du massacre de 109 Européens par, déjà, des djihadistes sans pitié) avait très lucidement averti le pouvoir politique : « Il n’est pas possible que le maintien de la souveraineté française soit exclusivement basé sur la force ».
Et pourtant, en Algérie comme en Nouvelle Calédonie, les amoureux de la mère patrie n’avaient pas fait défaut aux moments sombres de la défaite française : le « Bataillon du Pacifique » n’avait-il pas été précocement nourri de volontaires calédoniens, offrant le plus bel exemple, dès la fin de septembre 1940, d’un engagement pour la France libre alors que la métropole est majoritairement, ou au moins passivement, pétainiste ?
La nation coloniale aurait-elle le secret pour exacerber les passions sanguinaires ? L’arrivée de François Mitterrand au pouvoir coïncide avec l’extrême tension entre Kanaks et Caldoches, notamment par la radicalisation du combat nationaliste. Rappelons que le nouveau président de la République connaissait bien la complexité déchirante des questions coloniales : ministre de l’Intérieur sous Pierre Mendès France, alors que l’armée française réprime à l’aveugle (tortures comprises) pour répondre à la terreur semée par le FLN, il est interpellé en janvier 1955 avec son président du Conseil par Claude Bourdet dans un article coup de poing, « Votre Gestapo d’Algérie ».
Le 5 janvier 1983, alors que l’exécutif décrète la dissolution du FLNC en Corse, le combat pour l’indépendance calédonienne prend un goût de sang avec la mort de deux gendarmes. De cette amorce suivra un yo-yo morbide avec partage des victimes : pour ne retenir que 1985 et sa dizaine de Kanaks abattus pas la puissance publique, et 1987 lorsque la tribu de Tiaoué sera fatale à deux représentants de l’ordre public.
La grotte de Fayaoué, au printemps 1988, portera au summum la violence de part et d’autre : le sang versé par l’opération « Victor » ne pouvait, pour éviter le chaos généralisé, qu’être suivi par un compromis sur l’organisation institutionnelle de ce territoire meurtri.
Un peu à la façon de ce que seront les accords d’Oslo, Michel Rocard parvient à réunir à Matignon les ennemis Lafleur et
Tjibaou. Le Premier ministre a conscience de l’instant d’exceptionnelle humanité dont ces deux interlocuteurs ont fait preuve, et qui pourrait inspirer nombre de régions encore atteintes par des luttes barbares pour le pouvoir sur un territoire : « (…) deux hommes d’exception (…) se sont mis en travers du chemin fatal qui conduisait à la guerre civile » (extrait d’un discours du 26 août 1988, hôtel de ville de Nouméa).
Destin tragique du représentant historique du FLNKS capable, comme avant lui Anouar el-Sadate ou après lui Yitzhak Rabin, d’aller au-delà de lui-même, de ses acrimonies pour la partie adverse et sanctionné à mort par l’extrêmisme de son propre camp. Ces trois figures incarnent ces si rares combats pour faire évoluer les contentieux, source de haine ravageuse, par la voie politique et non belliciste.
Il n’empêche, la révision constitutionnelle du 19 février dernier, parfaitement inscrite dans cette stratégie pacifiante (pour un camp tout au moins), choque profondément sur le plan des principes : plus d’indivisibilité de la République ni la règle qu’à tout citoyen revient une voix pleine et entière (pour toutes les consultations électorales) et non des droits civiques partiels.
A bien lire la modification de l’article 77 de la Constitution, c’est bien le coup de force sanglant d’Ouvéa qui a généré la fixation du corps électoral. En d’autres termes, puisque les consultations visées sont celles de 2009 et de 2014 : tout individu venu s’installer en Nouvelle Calédonie à partir de 1988 ne peut participer aux élections provinciales, territoriales et peut-être, bientôt, municipales. Cela peut concerner des immigrés métropolitains ayant choisi de vivre dans ce territoire depuis vingt-six ans (en se projetant à la deuxième consultation), ainsi, probablement, que ses enfants. Qu’est-ce, sinon l’éclatante consécration d’un droit du sang honni, à juste titre, dans les autres arpents de la nation française ?
De façon plus prosaïque, le choix de cette décolonisation douce, au mépris pur et simple des Caldoches (34% de la population), par la détermination des détenteurs de la citoyenneté calédonienne, a également une portée économique. Peu de personnes le savent sur le continent : le citoyen calédonien (que la révision vient de définir selon un prisme on ne peut plus restrictif) bénéficie d’une priorité à l’emploi par l’article 24 de la loi organique du 19 mars 1999. Le Caldoche post 1988 qui aura la malchance de perdre son travail aura donc toutes les peines à retrouver un poste salarié sur le Caillou : comme une incitation à revenir en métropole…
Droit du sang en matière de citoyenneté, priorité de l’emploi aux nationaux… cela ne rappelle-t-il pas un programme politique ? Ce qui est abhorré à sa moindre évocation dans l’hexagone a été consacré constitutionnellement pour ce bout de territoire… français, si on peut encore l’écrire.
A la décharge du président de la République et de l’immense majorité des parlementaires : l’expérience tragique de la décolonisation ensanglantée semble justifier toutes les incongruités juridiques qui font ressembler mes vieux cours de droit constitutionnel (délivrés en Sorbonne par le lumineux Jean Gicquel) à des contes des mille et une nuits.

Jeudi 8 mars, 23h30
Ma BB sur le pont des urgences, moi la tête calée au fond du polochon, après une soirée vagabonde sur le net avec en son de fond la prestation sarkozienne.
A la fin de ce mois, ma BB aura quarante ans. Nous voilà engagés dans la seconde moitié de notre existence que l’on espère la plus longue et douce. Tout cela défile et le tournis n’est pas loin.
Croisé ce soir Elo sur Msn : introspection poussée sur son profil psychologique, puis esquisse de la mienne. Une maturité qui croît.

Vendredi 23 mars
Ah ! rasante campagne !
Tumultueuse marche vers le premier tour, les parades de la campagne laissent émerger les caractères des prétendants et l’agitation plus ou moins stratégique de leur équipe respective. Les thèmes s’égrènent au fil des urgences artificielles : la frénésie médiatique détermine la hiérarchie du jour.
La plongée dans l’histoire des présidentielles, ou de certaines municipales, provoque une nausée
fascinée par les coups sans pitié portés entre adversaires. A visionner quelques documentaires, Valéry Giscard d’Estaing ou le théâtre du pouvoir, François Mitterrand : le roman du pouvoir, Chirac jeune loup et vieux lion, et l’édifiant Paris à tout prix, on en sort convaincu : meurtre du rival excepté, rien ne différencie les mœurs politiques actuels de ceux des temps antiques.
Abreuvé d’analyses, je tente de surnager face aux
multiples positionnements des uns et des autres. L’instinct, le ressenti m’incline à croire à un remake de la version 74. Douze candidats parmi lesquels le Bayrou en phase ascendante.
Alors qu’à droite, hors centre, la bipolarisation s’affirme entre un extrême populiste et une droite marquée (n’oublions pas, avec quelque effort amusé, l’épiphénomène de Villiers), la gauche, elle, n’a tiré strictement aucun enseignement de l’émiettement de 2002 et s’est obscènement assise sur ses promesses d’union suite au front hystérique contre le traité constitutionnel. Pathétique spectacle d’une gauche qui s’octroie le luxe suicidaire de multiples candidatures.
Cela nourrit-il seulement le débat de fond sur la gestion et les réformes nécessaires pour un pays timoré ? La France, pays dont la jeunesse, quarante ans après 68, ne se bouge plus que pour revendiquer toujours plus d’Etat, de sécurité de l’emploi et pour ânonner ses angoisses sur une incertaine retraite.

L’offre politique s’est donc mise à l’aune des desideratas des populations françaises. Chaque chapelle se fait fort de combler les attentes de son public portant des artistes plus ou moins talentueux, mais indubitablement opportunistes.
Que croire : la sérénade révolutionnaire qui veut enfler l’Etat comme aux plus sombres heures du soviétisme ou l’antienne libérale dont la confiance dans les marchés frise avec l’aberration de la génération spontanée. La rapide étude des comportements des financiers, traders et autres boursicoteurs permet de saisir le poids d’un panurgisme délétère, et les vagues d’un irrépressible grégarisme. La simple rumeur dépréciative sur une société peut, par l’effet domino, occasionner une baisse notable du cours en bourse lequel impliquera, parfois sans fondement tangible, une atteinte à l’emploi réel.
A l’occasion des cinquante ans du traité de Rome, aucun des candidats français n’a la crédibilité pour initier une nouvelle impulsion au bourbier à vingt-sept qui a usurpé deux élargissements aux peuples européens avant même d’avoir le fonctionnement institutionnel adapté. Sans aucun doute la pire gourde du Conseil européen, prétendue clef de voûte qui a tout fait capoter.
Cette campagne se pare des quelques sujets nationaux, du bien franco-français, qui irriguent les préoccupations du peuple sans, à aucun moment, qu’un des candidats n’avoue que la destinée de notre pays est majoritairement dépendante de facteurs européens et mondiaux… sauf si nous tenons à prendre comme modèle la Corée du Nord. Un chômage consubstantiel à nos mœurs économico-publics incapables de réformes libératrices et qui donnent encore la prime à la manne étatique qui calfate sans compter. Des fonctionnaires, trop protégés par des décennies de démagogie et de lâcheté politiques, qui n’admettent pas qu’on rogne leurs sacro-saints acquis sociaux, quitte à risquer l’implosion du système. La lubie d’un changement de République (évoqué par les antigaullistes dès l’élection de 1965) qui voudrait doper le Parlement et faire accroire qu’un changement de numéro romain résoudrait le mal français tout comme certains imposteurs ont défendu qu’un rejet de la constitution européenne éviterait la déferlante libérale.
Les discours ne doivent plus leurrer : ils ne servent pas la cause nationale, mais les seules ambitions personnelles. Chacun s’essaye, comme à chaque consultation électorale, au ratissage des voix selon son ancrage.

Paradoxe des postures : les anciens cumulards des candidatures campent le rôle des piques et de la verdeur révolutionnaire. La rupture extrême s’incarne chez les papy Le Pen et mamie Laguiller, alors que les primipares présidentiables sont les mastodontes susceptibles de l’emporter.
Jacques Chirac va donc passer le relais du pouvoir en bien meilleure santé que son admiré prédécesseur. Il pourra ainsi se consacrer à son autre passion, après l’inavouable goût pour la conquête : l’influence humaniste à l’échelle d’une planète toujours plus complexe. L’hommage quasi unanime à ses élans verbaux, sur la scène internationale, à propos des grands sujets de notre « maison [qui] brûle » a tracé sa marque dans l’histoire : la présidence de la parole.
Petit instantané abrupt, sans prétention idéologique, d’une campagne finalement très banale… le résultat le sera-t-il tout autant ?

Mercredi 28 mars
Ma BB sortie avec ses collègues de travail pour ses quarante ans, je me concentre sur la campagne.
L’insécurité, thème phare de la présidentielle 2002, se réinviterait-elle dans le débat préélectoral ? Hier, le scénario idéal pour déclencher les mêmes penchants idéologiques : le contrôle musclé d’un délinquant en situation irrégulière, multirécidiviste,
et qui parvient à ameuter les branleurs et casseurs de tous acabits au sous-sol de la gare du Nord. De là, un ballet d’hyper violence dans cet endroit stratégique pour les transports dans Paris. L’occasion, pour le nouveau ministre de l’Intérieur, de faire entendre sa spécificité comme rhétorique et choix de vocabulaire. Une fermeté tout en souplesse terminologique. Pour le reste, des réactions attendues, sans surprise. La bande de casseurs a, en tout cas, réussi un bel exploit : rapporter à l’extrême droite quelques points d’intention de vote.

Samedi 31 mars
L’élan vital, celui qui rend plus prégnant l’absence de croyance en un être supérieur, définit-il notre rapport complexifié, stratifié, au monde ? Les échanges combinant sans artifice les sens et la raison enthousiasment par leur évidence.
A trop maîtriser, voire censurer le contenu, ces pages s’affadissent. Le message philosophique pourrait combler ces carences et permettre un champ plus universel, mais non moins inscrit dans une expérience assumée.
Transposer pour évoquer, mais jusqu’à quel point pour respecter toutes les parties et point fissurer l’accord implicite. La liberté d’union des êtres s’assume dans l’infinie précaution de ne pas blesser l’autre, de ne pas substituer à une apparente plénitude des épisodes insoupçonnés, mais dans la logique d’un équilibre lentement édifié.
Vers Marseille, la dictature syndicale sévit et prend en otage une commune, une région et, pourquoi pas, une nation.

Avril

Lundi 2 avril, 23h20
Les Faites entrer l’accusé s’appesantissent
sur les disjonctages barbares de l’être humain. Ce soir, visionnage de la première partie du massacre familial commis (très probablement) par Dany Leprince. Echo morbide aux Roman, Allègre, Georges, Heaulmes et autres sanguinaires à la visée unique ou répétitive. Aucune explication rationnelle possible : le point de rupture d’un être qui déroule la mécanique meurtrière. A l’échelle d’un groupe, ou d’une population entière, cela donne les Hutus contre les Tutsis.
Ce soir, dans C dans l’air, le survolté J.-F. Kahn a souligné quelques incongruités dans certains arguments de l’extrême gauche contre le drapeau national, notamment l’accusation de connotation sanguinaire et/ou pétainiste dans ce symbole. Ne nous attardons pas, évidemment, sur ce que peuvent bien traîner les symboles communistes, trotskystes et ceux d’autres chapelles rouges… sang ! Indigne parti pris.

Mercredi 4 avril, 0h30
Frénésie de duplication : le transfert de ma vidéothèque vers des DVD se poursuit à l’aune rétrécie des journées.
Les débats de la campagne s’enlisent…
Une lectrice passionnée par mon Journal sur Blog propose de me faire quelques suggestions pour de menues corrections.
Peut-on encore parler d’amitié avec les Liselle, Shue, Aurélie… plus de nouvelles de leur part et mon peu d’enclin à les relancer.

Vendredi 6 avril
Ce Shaeffer a un tracé décidément trop fin…
Les mains endoloris par le montage de l’écritoire, cadeau pour BB dimanche. Treize personnes invitées pour ses quatre décennies cumulées.
Les médias semblent s’être concertés pour ne pas monter en épingle ces violences policières, filmées par un amateur, contre deux racailles. A l’inverse de 2002, l’insécurité n’occupe pas les esprits malgré l’amorce d’émeute à la gare du Nord. Responsabilisation, manipulation ? Pas sûr que cela suffise à émousser l’audience de la droite extrême.
La Croix Rousse lyonnaise à l’honneur sur la Une du Monde week-end : photo des quelques agités qui ont dissuadé le candidat UMP de se rendre dans ce quartier pourtant loin de la zone de non droit. Les hostilités…

Dimanche 9 avril
Du « fétide » chez les tièdes
« Fétide », la campagne électorale ! B.-H. Lévy m’a, pour une fois, ravi dans son analyse des échanges et sujets de prédilection de ce cru 2007 aux accents de piquette indigeste.
Sur I Télé, le philosophe n’a pas manqué de rappeler l’indigne absence du sujet majeur de notre avenir : l’Union européenne. Il aurait pu mettre un candidat à part, qui lui n’a que ce thème en gueule, comme le repoussoir d’un
monomaniaque : l’approximatif et grotesque Schivardi, ex-candidat autoproclamé des maires. Pour lui, la solution miracle à tous nos problèmes est de « rompre avec le traité de Maastricht » pourtant ratifié, lui, par référendum français. Il se revendique fidèle à la voix du peuple quand ça l’arrange…
Pour les autres, l’UE est un sujet à ne surtout pas aborder, de peur de se mettre à dos les portefaix du non au traité. Mieux, même : il faut désigner l’UE comme étant la cause de nos faiblesses. Lamentable populocratie qui fait courber l’échine à tous ces prétendants au trône. On se leurre, mais pas grave, ça servira l’ambition de l’un d’eux…
Oubliée la prospérité permise, minorée la paix maintenue. Au contraire : c’est bien sûr de la faute à la Commission européenne si notre croissance est plus faiblarde que celle de nos voisins européens, pourtant, eux aussi, assujettis à cette démoniaque institution !
Où se trouve donc le candidat ayant une posture et un courage le rendant digne de conduire la nation française ; qui osera risquer sa carrière politique au nom de ses convictions européennes ?
Entre l’hystérie des extrêmes partisans du tout-social (avec, pourquoi pas, un Smic à 1500 euros nets jusqu’en Pologne !) ou de l’enthousiasmante (et réaliste !) rupture totale d’un côté, et le silence des Royal, Bayrou et Sarkozy, tous trois ardents défenseurs du « Oui » de l’autre, je ne peux trouver un engagement à la hauteur des enjeux de la prochaine décennie.

Et pendant ce temps, l’ex ministre de l’Intérieur nous fait du Gobineau en version simplifiée… voire simpliste ! On croit cauchemarder…

Dimanche 15 avril
Singuliers instants d’un printemps prometteur. Le vacarme électoral s’oublie avec les ondes ventées du parc Tête d’Or. Partager les affections en respectant l’intégrité et les choix de l’autre.
L’idéologie et les schémas communs ne tiennent plus face à l’attraction d’une personnalité. Se correspondre pour que l’approfondissement naturel irrigue l’autre. L’émotion cultivée par une absence inexpliquée, tout en conservant la distance à respecter.
Vu Staline, le tyran rouge mis en scène pour une convivialité pédagogique, avec moult images d’archives colorisées et musiques à effets émotionnels. Centré sur cette personnalité versée dans l’autocratisme sanguinaire, le documentaire n’évoque pas le vice intrinsèquement criminogène du communisme.
Trop dans la sérénité pour être vraiment inspiré.

Lundi 16 avril, 22h30
Dernière semaine avant le premier tour de ces présidentielles qui auront exacerbé les passions polémiques. Entre la banalisation d’un Le Pen égrotant et la démonisation d’un Sarkozy surchauffé, l’ambiance médiatico-politique ne laisse augurer aucune sérénité pour le second tour.
Le 20 minutes, journal gratuit distribué à Lyon, proposait une interview du candidat UMP. Pour annoncer cet entretien, la une se charge d’une photo gros plan de l’intéressé qui n’a pas dû le réjouir : un visage blafard, l’air patibulaire, des lignes du visage déformées comme lorsque l’objectif est trop proche de la personne, en somme rien d’un cliché qui donne envie. Et pour parachever la terreur que peut inspirer la bouille mal photographiée de Sarkozy, un titre aux accents armagedoniens : « un projet de civilisation », rien de moins que ça ! Et si la surprise était l’élimination de Sarkozy au premier tour ? Si cette presse un tantinet hypocrite (elle fait, en effet, figurer de magnifiques photos du candidat, prises lors de l’entretien, dans les page intérieures) voulait obtenir ce résultat, elle ne s’y prendrait pas autrement…
Reste le fond des programmes pour se décider, mais, en l’espèce, j’attends toujours que la Poste (qui se revendique un service public vital) daigne me les livrer.

Mardi 17 avril
Les publics de resocialisation que nous recevons présentent quelques énergumènes rebutants, moulés par ce que je supporte le moins chez l’humanoïde : irrespect, fainéantise, sentiment que tout leur est dû sans autre effort de leur part.
A côté de ces cas, des individus à l’âme de qualité, qu’on a envie de faire progresser, malgré les faiblesses considérables.

Jeudi 19 avril
Il était des professions de foi…
23h15. Je viens d’achever la lecture annotée des douze professions de foi. L’impression d’un fourre-tout sur format imposé qui tente, avec plus ou moins d’efficacité, le panorama des thèmes majeurs.
La palme de l’originalité marketing revient à l’affichette de Le Pen, photographié comme le père potentiel de la nation, avec un geste convivial d’invitation du peuple français et, au verso, un texte court mis en page à la double façon d’un appel gaulliste et d’un acte officiel de mobilisation générale. Sur le fond, cela se veut un blanc-seing sollicité, au ton presque consensuel, dans la lignée stratégique des angles arrondis insufflée par sa fille. Des formules comme « rendre à chacun le bonheur » nous fait fleurer bon le monde gentil des Bisounours, tonalité que l’on retrouve dans certains élans irréalistes de l’extrême gauche. Comme ce bord politique antinomique (tant que ça ?), il revendique ce « Non » au traité dont rien n’est sorti. Enfin, les « cinq ans désastreux pour notre pays » qu’il décèle lui fait naturellement oublier le passage calamiteux de membres de son parti à la tête de municipalités.
La palme du tristounet vieillot revient à Schivardi, sans doute contraint de faire réimprimer en catastrophe une profession modifiée suite au refus judiciaire pour qu’il se présente comme le candidat « des » maires. Résultat : quatre pages en noir et blanc flanquées d’une mise en page à la sauce Journal officiel d’une tristesse absolue. Le fond n’enthousiasme pas plus. Obsédé par la rupture avec l’Attila-UE, il serine son message comme si la solution miracle résidait dans le rejet d’un traité pourtant adopté en France par référendum. Schivardi-Babar et son monde aberré : chez lui, « tout devient possible » en anéantissant la baraque UE, en se torchant avec ses directives, en s’asseyant sur notre signature des traités.
Le maire de Mailhac ajoute : « Il est contraire à la démocratie que le mandat du 29 mai 2005 ne soit pas respecté. Ce mandat exige clairement la rupture avec l’Union européenne ». Voilà une insulte directe à l’endroit de nos partenaires européens et une extrapolation fantasmatique de la signification du rejet référendaire. Schivardi postule une supériorité de la voix française alors que nombre d’autres nations ont adopté ce traité. La seule possibilité est de renégocier, certainement pas d’imposer. Par ailleurs, comment peut-il déduire du Non, aux sources éclectiques, la volonté populaire de sortir de l’UE ? Ce nationalisme d’extrême gauche n’a rien de meilleur à proposer que des antiennes simplistes, irréalistes et dangereuses si d’aventure nous les appliquions.
Lot des quatre autres candidats de la gauche, dite antilibérale, très encline à l’hémorragie des dépenses. Tous se targuent de cette victoire du Non qu’ils ont été bien incapables de transformer
en puissance efficace pour proposer autre chose de crédible… Cette « arme pacifique », le bulletin de vote ainsi qualifié par le sursitaire Bové (lui qui est si souvent passé outre l’Etat de droit) a le goût amer, aujourd’hui, d’une neutralisation, voire d’un anéantissement.
Le sieur à moustaches appelle à « l’insurrection électorale contre le libéralisme », et après ? On adopte le modèle de la Corée du Nord pour surtout éviter les cruels capitalistes ?
Entre les dépenses exorbitantes réclamées et le peu de recettes identifiées (hormis les fameux cent milliards de bénéfices de nos fleurons français, normalement taxés, il me semble…). Les Buffet, Besancenot et Laguiller n’ont que ce fanion à agiter tels des monomaniaques dérisoires. Alors égorgeons tous les employeurs de ce pays pour livrer notre économie aux puissances étrangères puisque c’est l’acte jouissif de ces agités pseudo-révolutionnaires.
En vrac, chez Bové : une métaphore bancale (« Décolonisation des programmes scolaires »), un idéalisme jusqu’au boutiste (« partage des richesses » et « démantèlement de la bombe atomique ») et l’apologie du pire dans la IVe République (sous couvert du bâton à droite pour faire croire à une VIe) avec « la proportionnelle intégrale ».
S’appesantir sur l’un, c’est faire le tour de tous à l’extrême gauche, même si quelques signes distinctifs exacerbent la fulmination.

Ainsi, derrière la bouille joviale d’un Besancenot, on décrypte la férocité des positions : comme chez Laguiller, l’enclin à faire couler le sang de ces salauds de capitalistes. En revanche, pas une ligne contre l’économie illégale, souterraine et impitoyable de certaines cités. Là on ignore, on tolère, on excuse… Bas les masques chez le rouge cramoisi lorsqu’il laisse échapper cet antiaméricanisme obscène et dangereusement inconséquent : « Les troupes d’occupation doivent quitter l’Irak et l’Afghanistan » ! Il faudrait rappeler deux évidences à l’intégriste révolutionnaire : si l’intervention en Irak était bien illégale, celle en Afghanistan a été autorisée sans réserve par le Conseil de Sécurité de l’ONU. Partir de ces pays en s’en remettant aux bonnes volontés nationales, c’est l’assurance d’une guerre civile totale suivie d’une partition de l’Irak, dramatique pour la région, et d’une reprise en main sanguinaire de l’Afghanistan par les talibans. De là à soupçonner le jeune candidat de complaisance envers les terroristes…
Dans le même registre de l’absurde, la candidate de Lutte ouvrière, première à piailler l’Internationale, souhaite « réorienter les dépenses budgétaires » et notamment celles de notre armée qui « ne sert en rien à la défense du pays », mais qui intervient, par exemple, en Afghanistan. Vive, donc, la politique de l’autruche-Laguiller qui veut nous retirer des théâtres internationaux pour enfler davantage les services publics intérieurs. Belle preuve de générosité internationaliste !
Pour le reste, la rengaine est connue et retiendra les citoyens habituels. Tout de même, lorsqu’elle évoque « le pouvoir dictatorial des possesseurs de capitaux » on aimerait l’entendre aussi sévère sur des survivances communistes qui terrorisent et affament leur peuple.
Poursuivre ce tour des incantateurs aux gibecières pleines de
boucs émissaires : Marie-George Buffet paralyse la raison avec sa fumeuse stigmatisation des « privilégiés », caste (on n’est pas loin de l’accusation ethnique) qui, avec ses « 20 milliards d’Euros » peut se la couler douce « pour 1000 ans ». A ce titre, on pourrait aussi dénoncer l’hémorragie de nos dépenses publiques pour des services dont l’efficacité n’est pas toujours à la hauteur et qui ont engendré un déficit abyssal. Pour couronner la démonstration : il faudrait une confiscation pendant vingt ans de l’ensemble des bénéfices produits par les quarante plus grosses entreprises françaises pour simplement éponger les dettes passées (et sans prendre en compte celles cumulées pendant ces deux décennies). On peut donc faire dire tout et n’importe quoi à des chiffres en pratiquant l’amalgame.
Buffet oublie encore une partie de l’histoire en opposant, dans un titre : « Ecologie ou libéralisme ? » On pourrait réfléchir sur les méfaits du communisme dans ce domaine. La disparition de la mer d’Aral rappelle ainsi cruellement les exploits d’un camp prétendument généreux.
Buffet, comme ceux de son bord, n’ont pas su s’organiser derrière un seul candidat pour faire peser leurs positions. On trouve même un appel à l’éclatement de l’électorat : « Le seul vote utile au premier tour, c’est celui qui porte vos idées ». La même chose pouvait s’écrire le 21 avril 2002. Quel sens éminent de l’expérience !
Enfin, elle n’omet pas d’amplifier son influence dans le rejet du traité constitutionnel, au point que son « Nous avons été des millions » résonne comme une gourmandise : les croire de la même sensibilité politique, ignorant bien vite que les Le Pen et de Villiers peuvent prétendre à leur part de ce résultat.

Samedi 21 avril
Suite de
Il était des professions de foi…
Villiers, justement, qui, dans un de ses titres d’accroche, oublie cette particule source, imbécilement, de railleries : « Pour la droite, le vote utile, c’est Villiers ». Un parangon de la méthode Coué conforté par le raisonnement surréaliste d’un conducteur de bus : « En 2002, j’avais voté Le Pen. Cela n’a finalement rien changé. (…) En 2007, je voterai utile, je voterai Philippe de Villiers. » Et cela ne changera encore rien ! Pour le reste, avec son département en bandoulière, avec son programme à œillères et avec son anti-construction européenne, il préjuge de sa qualité à la place de Président par un syllogisme branlant : j’ai formidablement géré la Vendée, le pays a besoin d’être bien mené, je suis là pour ça. Sauf qu’un bout de France, ça n’est pas la France. Avec son raisonnement, plaçons le bon gars qui fait bien ses comptes à trois colonnes à la tête de Bercy !
Le paradoxe de cette campagne tient sûrement à la place centrale que doit/devrait occuper l’écologie et à l’infime portion de
l’électorat qui semble captée par sa représentante officielle dont la hantise se résume à rester devant son corporatiste concurrent. Avec sa politique du « sans », dans son appel introductif, Dominique Voynet finit par convaincre les électeurs qu’il faudrait faire sans elle : « sans pesticides (…) sans OGM (…) sans incinérateurs (…) sans nouvelles autoroutes (…) sans nouvelles centrales nucléaires ». En lisant trop vite la fin, l’attention encore impressionnée par ce cumul, on repère un dernier souhait « sans écologistes ! » certes précédé dans la même phrase par un « On ne fera pas d’écologie ». Si ce n’est pas du nihilisme ça !
En outre, Nicolas Hulot (dont elle a fait ajouter à la va-vite son soutien en queue de peloton, derrière l’insubmersible Bougrain-Dubourg, mais sans photo) a fait intégrer son pacte écologique comme objectif des gros candidats, sauf Le Pen. On ne pouvait pas mieux torpiller une candidature écologiste.
Petite digression vers Nihous, qui a sans doute bataillé pour espérer conserver le million trois cent mille voix de son charismatique (pour les chasseurs et les pêcheurs uniquement !) prédécesseur Jean Saint-Josse. Ce « juriste de formation », comme il nous l’apprend, a laissé passer une aberration juridique. On peut lire, dans un premier chapitre sur la « vraie démocratie », qu’il faut « limiter le cumul des mandats » pour éviter « la technocratisation », mais surtout qu’il faut « obliger les parlementaires à avoir un mandat local » ! Formidable projet démocratique qui obligerait les électeurs, sans doute avec un canon de fusil de chasse sur la tempe, à élire maire ou conseiller municipal leur p… de député-technocrate. A moins qu’il envisage l’inverse : tout député qui ne décroche pas un mandat local est déchu de son mandat parlementaire. Chapeau Nihous pour cette belle évolution de notre régime.
Reste les trois crédibles, pour lesquels, plus que la teneur proche des programmes, c’est la personnalité et le lien établi avec le peuple français qui seront déterminants… Chez Royal-Sarkozy, si l’on veut jouer un peu avec leurs formules : c’est de l’ordre un peu juste chez l’une et juste de
l’ordre chez l’autre ; du tout qui devient possible chez l’un et du possible en tout chez l’autre ; une « France présidente » pour l’une et le « Président d’une France » pour l’autre… Pour le reste, tout a été exploré par les médias…
Alors peut-être que la Révolution tranquille du père Bayrou serait une solution. Ce français François qui, seul, nous adresse de sa main son « affection ». Votons en affection, pour voir…
Lundi 23 avril, 22h50
Les analyses, les échanges et les déclarations des candidats m’ont abreuvé toute la soirée d’hier. La mine réjouie de quelques journalistes de télévision avant vingt heures et d’invités à étiquettes UMP ou PS ne laissait planer quasiment aucun doute sur la bipolarisation régénérée, même si Bayrou a fait naître, en puissance électorale, une troisième voie crédible.
La mine déconfite du vieux Le Pen et de quelques représentants d’extrême droite laisse augurer une nuit des longs couteaux dans les instances dirigeantes.
Petite révolution culturelle personnelle en participant à cette mobilisation civique, la plus forte pour un premier tour depuis la première de la Ve, en 1965, avec le grand Général mis en ballottage par le jeune Fanfan fringant. Une claque à mes convictions en matière démocratique, que je ne renie en rien, mais que je relativise au regard de la situation de nombre de pays privés de ce système, si perfectible soit-il.
S’approprier un peu de cette fiction citoyenne permet de ne pas sombrer dans le nihilisme stérile.

Samedi 28 avril
Dualité à Troie
L’élimination de dix candidats n’a pas affadi l’effervescence. L’affectif Bayrou a réussi, avec l’ardent soutien de la caisse de résonance médiatique, à capter une bonne part des feux de la rampe d’entre deux tours. Le retour de la classique bipolarisation n’a pas encore émergé, ce qui aurait effacé, par la même, le coup de tonnerre d’il y a cinq ans.
Après l’extrême droite qui a imposé la mobilisation des UMP, PS and Co pour le même candidat, le centre révolutionne le second tour, obligeant chacun des deux prétendants à l’intégrer à sa stratégie de conquête d’un électorat élargi.
Pour Nicolas Sarkozy, la volonté affichée de passer par-dessus les bouclettes de François Bayrou pour redynamiser le vote pavlovien de ses électeurs historiques. Ses coulisses, elles, grondent du « débauchage » frénétique des élus UDF inquiets pour leur devenir politique. Bien sûr, ces ralliements opportunistes répondent à des convictions indubitables…
La posture de Bayrou exhale un petit quelque chose de plus digne que les déserteurs de la dernière heure, même si, là aussi, l’ambition personnelle explique ces coups de billard à trois bandes.
Avec Ségolène Royal, l’art du retournement élocutoire vit des heures glorieuses. L’« imposteur », meneur de cette révolution centriste, s’est transmué en fréquentable allié potentiel. Le T.S.S., dont se sont rengorgés à la va-vite les LCR, LO et autre Bové ratiboisés, doit avoir aujourd’hui l’infect goût de la compromission à la sauce centriste…
Passionnante campagne qui éclaire la valeur de chacun empêtré entre ses convictions et les nécessités du jeu démocratique.
Le grand débat final du 2 mai ne fera pas oublier l’urticante petite finale du 28 avril sur BFM TV. Pour résumer le double objectif du français François : démontrer que de forts points de convergence existent avec Madame Royal pour rendre incontournable la nouvelle place de Bayrou comme leader, de fait, d’une opposition au pouvoir sarkozyste. Cela suppose aussi, comme finalité consubstantielle, de ne pas renforcer la candidate pour qu’elle s’essouffle en vue du 2 mai et sa grand messe contradictoire sur écran plat. Machiavélisme naturel pour toute personnalité qui veut parvenir au pouvoir hexagonal suprême.
Les performances rhétoriques de Royal et Sarkozy penche, sans conteste, vers ce dernier, comme l’ont confirmé leur passage
alterné sur les plateaux de TF1 et France 2. Ainsi, passé au crible chamalowté de Bachy et Poivre d’Arvor, dans Face à la Une, les deux candidats à la présidence ont pu laisser s’exprimer leur personnalité et exposer leurs idées sans la présence de féroces déstabilisateurs.
Le ressenti, la subjectivité laissent poindre en soi quelques impressions, au-delà des programmes respectifs. Le candidat Sarkozy révèle un plus grand enthousiasme, déroulant un discours aux intonations plus captatrices. A l’inverse, prestation d’une Royal tétanisée à la monotonie jospiniste. D’un côté, que l’on partage ou non son argumentaire, une volonté presque instinctive de convaincre, de séduire, d’aller au bout de son schéma, de l’autre, une rhétorique mécanique, sans flamme, sans saillance lumineuse…
Sans doute chacun peut avoir une équipe gouvernementale solide, compétente et prête au dépassement d’elle-même pour appliquer le programme de l’élu-e. On ne peut pourtant pas occulter que la Ve propulse à la maîtrise du pays une personne qui doit, au minimum, apparaître crédible intrinsèquement.
Quel que soit le résultat, et si (divine ou dramatique ?) surprise il devait y avoir, la campagne présidentielle aura réconcilié l’électorat avec l’idée d’une utilité cardinale de la politique et que ses incarnations nouvelles ne sortent pas du même moule, sans aspérités distinctives.
Pour achever dans la nécessaire autocritique : pas si rasante que ça cette campagne au sang neuf. Et d’épiques empoignades et rebondissements en perspective…